BIENVEILLANCE

Aurais-je la force d’en parler ?

Chère Harmonie,

Je m’apprête à parler de ce qui m’est – nous est – arrivé durant l’été 2016. Cette épreuve aurait vraiment pu m’éloigner de toi, et pourtant, en parler aujourd’hui est une façon d’accepter ce qui est arrivé. J’ignore si je trouverais le courage au fond de moi d’écrire cette histoire. Je pense qu’elle peut servir à tout ceux qui traversent ce genre d’épreuve. J’imagine que tu te demandes quel sujet épineux, je vais aborder. N’aie crainte, c’est un sujet bien trop commun malheureusement.

— Rappelez-moi ce qui vous arrive ?

— J’ai saigné hier un peu, puis ça s’est calmé, mais le soir j’ai commencé à avoir de grosses douleurs dans le bas du dos. J’avais essayé de vous appeler hier, mais personne n’a décroché, alors ce matin comme je saignais de nouveau, je vous ai rappelé.

— Vous avez encore mal ?

— Non, seulement quelques saignements, plutôt foncés.

— On va regarder ça. Déshabillez-vous. »

Je ne me rappelle pas, si elle m’a expliqué en quoi consistait l’examen : une échographie endo-vaginale, je ne crois pas. Heureusement, je ne suis pas trop sensible – physiquement parlant. Elle m’a confirmé qu’il y avait du sang, m’a redemandé la date de mes dernières règles, puis a dit :

— Bon, y’a un embryon dans l’utérus, pas de grossesse extra-utérine, c’est une bonne chose. L’embryon fait 4 mm, pas de coeur. Bon vu la date de début de grossesse, c’est peut-être un peu tôt de toute façon.

J’ai demandé comment elle voyait ça. Elle a répondu : « Là c’est la poche, là l’embryon, autour c’est l’endomètre.»

Après m’avoir prié de me rhabiller, elle a tapé son rapport et m’a tendu les images de l’échographie en déclarant :

— C’est peut-être une fausse couche, peut-être pas. Au moins, ce n’est pas une grossesse extra-utérine, c’est pour vérifier ça que je vous ai fait venir tout de suite. Si les saignements continuent et que vous avez mal, prenez du spasfon. Si vraiment les saignements sont abondants ou les douleurs trop forte, allez aux urgences obstétriques.

— C’est où les urgences ?

— Au CMCO.

— Ah, ok, mais vous pensez que c’est une fausse couche ?

— On ne peut pas savoir, mais vous savez une fausse couche arrive sur 3 grossesses. Vous avez d’autres questions?

— Euh, je ne sais pas, j’avais des questions pour mon premier rdv, mais… Je sais pas trop ce que j’ai pas le droit de manger, par exemple…

Elle a sorti un papier :

— Tout est écrit dans ce prospectus, mais on pourra en reparler une autre fois. Voyez avec le secrétaire pour un rdv semaine prochaine. Ça fera 60 euros. Par carte ?

J’ai payé, pris un rdv avec la secrétaire qui m’a souhaité une bonne journée et je suis sortie.

J’ai repris mon vélo et je suis retournée à mon travail que j’avais quitté sans prévenir personne 30 minutes plus tôt. Personne n’a rien remarqué. J’ai envoyé un texto à mon chéri qui se résumait à : «L’embryon fait 4 mm, il est au bon endroit, mais y’a pas de cœur, c’est peut-être une fausse couche. Je dois aller aux urgences si j’ai trop mal ou si je saigne trop.»

Ma journée m’a parue étouffée dans un brouillard et le soir quand je suis rentrée, j’ai touché mes seins si sensibles et tendue depuis bientôt 2 mois à nouveau légers et mous et j’ai su. Je n’ai pas pleuré, pas tout de suite. Par contre j’ai saigné et de plus en plus.

On a fait comme si ce n’était pas grave.

Je ne suis pas allée aux urgences, je n’ai pas rappelée ma gynéco. J’ai continué à aller travailler malgré la douleur et les saignements abondants. Je pleurais en silence et sans larmes pour que personne ne remarque.

Le samedi, je suis allée faire du yoga avec ma sœur, c’était une belle journée, je lui ai dit, en mangeant un repas indien délicieux dans un parc, assises dans l’herbe. Je n’ai toujours pas pleuré. Personne n’était au courant de ma grossesse. Je lui ai demandé de ne pas en parler, je ne voulais pas entendre des mots comme ceux que mon amoureux avait prononcé : « il n’était sûrement pas viable, la nature est bien faite, on en aura un autre ».

Le lundi, en rentrant du travail, j’ai perdu la poche embryonnaire. J’étais seule dans mes toilettes, un petit tas de chair sanguinolente dans la main. Je l’ai jeté dans les toilettes en pleurant. Je n’ai rien dit, ou a demi-mots comme un détail sans importance. Le mardi matin, j’ai perdu ce que j’ai supposé être le placenta. Le mercredi, je retournais chez la gynéco. C’était une remplaçante.

— Vous venez pour faire un point par rapport à une suspicion de fausse couche, c’est ça ?

— Oui, c’est bien une fausse couche. Je saigne depuis plus d’une semaine. J’ai perdu deux poches, je suppose que c’était la poche embryonnaire et le placenta.

— Vous avez beaucoup saigné?

— Je n’en sais rien, comment je suis sensée savoir ? Pour moi c’est beaucoup, mais elle m’a dit que si c’était très abondant ou douloureux, je devais aller aux urgences, je ne savais pas, je n’y suis pas allée.

— D’accord, vous saignez encore ?

—Oui, mais ça ressemble à des règles classiques maintenant.

— Ok, on va aller vérifier tout ça. »

Je me suis déshabillée. Elle a fait une échographie endo-vaginale. Elle a confirmé qu’il n’y avait plus d’embryon, mais qu’il restait de l’endomètre à évacuer et que mon col était bien ouvert.

On s’est réinstallé pendant qu’elle tapait son rapport.

— Tout s’évacue bien, je pense que vous allez encore saigner pendant 1 semaine. Évitez d’aller à la piscine jusque la fin des saignements, c’est à cause du fait que vous avez le col ouvert, c’est rare, mais se baigner dans ses conditions peut causer des infections. Je vais vous prescrire des prises de sang à faire pour vérifier que votre taux de béta-HCG redescend bien.

— D’accord.

— Sinon comment vous sentez-vous ?

— ça va. Le pire est derrière moi, je pense, je n’ai plus mal maintenant.

— Mais vous, ça va ?

— Je ne sais pas, je me demande si ça va de nouveau arriver.

— Non, enfin statistiquement si vous avez fait une première fausse couche, vous avez plus de chance d’en faire une autre, mais c’est courant pour une première grossesse. Il n’y a pas de lieu de s’inquiéter. Mais si vous avez besoin d’en parler, n’hésitez pas à rappeler. Demandez à la secrétaire de vous fixer un rdv d’ici 15 jours pour refaire le point.

— J’ai un rdv dans 3 semaines, c’était pour un rdv de grossesse, mais je peux peut-être le garder?

— Oui, ça ira très bien. Bonne journée.

Et j’ai quitté le cabinet pour aller travailler. Le week end suivant, mon amoureux a organisé un week-end à la dernière minute pour changer d’air. J’ai enfin pleuré dans ses bras, ce week-end là, mais je n’arrivais pas à en parler. Lui avait juste l’impression que je le repoussais.

J’ai eu le contre coup hormonal aussi, je dormais 4 h par nuit et je me réveillais en pleine forme. J’ai continué à ranger de A à Z tout l’appartement, j’ai jeté un nombre incroyable de choses. Avant de le perdre, je voulais créer un nid douillet pour ce bébé, lui faire de la place. Après, c’est devenu le besoin de faire le vide, mais le vide de quoi ? J’ai lu par la suite que ce regain d’énergie permettait à la maman de s’occuper de son enfant après un accouchement épuisant…  Moi, je n’avais personne à m’occuper, donc j’ai rangé.

Un soir, mon chéri a dit : « Finalement, c’est mieux qu’on aie pas eu ce bébé ». J’ai tellement pleuré. En fait, je me mettais à pleurer facilement, n’importe quand, mais je me dépêchais de sécher mes larmes pour ne pas rendre triste mon amoureux et pour cacher ce qui c’était passé au reste du monde. Je faisais les prises de sang et je voyais le taux de béta-HCG descendre tranquillement jusqu’à atteindre le 0. J’ai eu droit à des remarques idiotes des laborantines.

— Mais vu vos dernières règles, c’est trop tôt pour faire un test de grossesse…

— Enfait, c’est pas un test de grossesse, merci.

Mais je gardais le sourire. Ne pas montrer mon chagrin et ma faiblesse. Et le dernier rdv avec la gynéco est arrivée. A nouveau échographie :

— Tout est ok, y’a même une ovulation. Vous avez eu des rapports ?

— Oui.

— Ok, bon je peux pas vous dire si il y a eu fécondation.

— Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ?

— Non, c’est statistiquement normal, une grossesse sur 3, une femme sur 5. Rien d’alarmant avant 3 fausses couches. Vous êtes jeune. ça ira. 60 euros, bonne journée.

 

Je ne parlerais pas, pas encore, des jours, des semaines, des mois, des années d’ailleurs qui ont suivi. Il n’est pas dans mon intention de faire peur. Je n’entrerais pas davantage dans les détails ici, mais j’ai le projet d’en écrire une nouvelle pour que les femmes et les hommes qui vivent cet épreuve puisse peut-être trouver un écho à leur souffrance dans la mienne. Mais tu vois, Harmonie ? Je crois qu’on ne s’en remets jamais vraiment, on apprend à vivre avec, on y pense moins et la vie continue. Si j’ai un conseil à donner aux couples, aux femmes qui vivent cela : « ne le gardez pas pour vous ». Parlez-en, c’est une mauvaise idée de ne rien dire durant les premiers mois car alors on se retrouve à cacher la vérité, et à mentir sans cesse, éluder des questions, ravaler ses larmes à chaque question qui remue.

Si j’ai un conseil pour les personnes qui veulent soutenir les gens qui vivent un deuil, ne dites rien, exprimez seulement votre compassion par un regard, un geste… Nous ne voulons pas entendre « que la nature est bien faite », « qu’on en aura d’autres », « qu’il était sûrement pas viable », « qu’il ne faut pas le voir comme un bébé », « qu’il vaut mieux tôt que tard », « que ça arrive souvent » et j’en passe et des meilleures. Non ! On sait que vos intentions ne sont pas mauvaises, que vous cherchez seulement à nous consoler, mais la vérité est qu’on ne veut pas et on ne peut pas être consolé, on ne veut pas qu’on minimise notre chagrin, on veut juste être accepté avec cette colère et cette tristesse qui nous habite et nous habitera peut-être toute notre vie.

Je n’ai pas envie de vous parler, non plus, de l’attitude du personnel soignant. Le récit de mes rendez-vous montre bien comment ce genre d’événement est géré par le monde médical. Je crois pourtant avoir eu de la chance. J’ai été certes très en colère et je me suis sentie incomprise, perdue et pas informée, mais je sais qu’encore une fois, ce n’était pas intentionnel de leur part.

Mais si des gens de ce milieu passe par ici, sachez qu’une femme qui vit sa première grossesse ne sait pas ce qui est normal ou non, une femme qui perd son enfant, peut-importe le stade, ne sait pas ce qui va se passer, ce qu’elle doit faire ou non et que si elle n’a pas de question, c’est seulement qu’elle est sous le choc alors expliquez lui ce qui risque de se passer, même si ce n’est encore qu’une hypothèse… Ne la laissez pas reprendre ses activités comme si de rien n’était, ce n’est pas possible ! Ne nous parlez pas de statistique ! Nous ne sommes pas des nombres ! Même si c’est malheureusement courant, c’est un vrai drame, un deuil que nous devons faire et c’est injuste !

Notre enfant n’est pas non plus un nombre, car oui, je tiens à le dire, cet amas de cellule était un bébé et peut importe que son cœur ait battu ou non, il était là et il n’est plus… Et le vide qu’il laisse n’est ni palpable, ni visible, mais il est béant.

Après cette épreuve, tu m’as semblé bien loin, Harmonie. J’ai eu tellement de colère contre moi, contre toi, contre tout, mais j’ai fini par accepter que cette épreuve n’était pas une punition (ou un retour de bâton, culpabilité je te reconnais) et elle m’a permis de m’ouvrir à un nouvel univers, celui de la spiritualité. Je sais que toutes les fausses couches – je ne parlera non plus ici de ce que je pense de ce mot qui contient tant de négation (on nie la grossesse, l’enfant, la mère avec ce mot, comme si rien n’avait existé, que tout était faux…)- ne mènent pas à ce type de prise de conscience. Je ne dis pas non plus que perdre un enfant a un sens. Seulement, que moi, j’ai voulu donner un sens à cette épreuve, car c’était ma façon de continuer à avancer sur mon chemin de vie, vers toi, mon Harmonie.

Ellega

PS : Je sais que certaines personnes qui liront cette lettre et qui me connaissent se sentiront mal, étonnée ou encore stupide de ne pas avoir vu, ou de ne pas avoir trouvé les mots. Certains seront déçus peut-être que je ne leur en ais pas parlé, mais cela n’a rien à voir avec vous. Certains pourraient même être en colère car je leur ai menti de façon éhontée. Mais je ne pouvais tout simplement pas et je ne peux toujours pas évoquer cela de vive voix. 2 ans ont passés et si parler d’enfant ne m’est plus aussi pénible, cela n’en reste pas moins douloureux, alors je préfère faire comme si de rien n’était, comme si je n’étais qu’une jeune femme pour qui la grossesse est quelque chose de lointain et d’hypothétique. J’aimerais en parler, parfois, et puis j’ai peur, peur qu’on me dise des choses qui blessent sans le vouloir et peur de faire de la peine aussi… 

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